Transcription podcast : la sage-femme

Dans un souci d’accessibilité pour toutes et tous, nous vous proposons ici la transcription complète de cet épisode. Vous pouvez la lire à la place ou en complément de l’écoute audio.

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Retrouvez ci-dessous la version texte intégrale :

[Introduction musicale]

MARIANNE : Bonjour et bienvenue dans Discutons Santé, le podcast des Mutualités Libres. Aujourd’hui, on accueille Melyssa Chambard. Elle est sage-femme depuis quatorze ans. Elle a exercé d’abord en milieu hospitalier et dirige aujourd’hui une maison de naissance dans le Hainaut. Elle accompagne les femmes et les familles dans un des moments les plus intenses de leur vie : la grossesse, la naissance, mais aussi les semaines qui suivent la naissance avec un nouveau-né. On en parle avec Melyssa Chambard. Bonjour Melyssa.

MELYSSA : Bonjour

MARIANNE : Ça va ? Tout va bien ?

MELYSSA : Oui.

MARIANNE : Alors, j’ai d’abord une première petite question que tout le monde se pose : est-ce que, pour être sage-femme, il faut aimer les bébés ?

MELYSSA : C’est une question que beaucoup de gens se posent, je crois. Je ne suis pas sûre que ce soit les bébés la mission première des sages-femmes. C’est vraiment l’accompagnement des familles de manière globale, et surtout tout ce qui est la préparation des familles, des femmes surtout, et des couples à l’arrivée d’un bébé. Parce que finalement, on va les accompagner pendant de nombreux mois avant. Et puis, très souvent, c’est quand même assez court en postnatal, quelques mois au maximum, une fois que le bébé est là. Moi, j’aime à dire que ce n’est pas à nous de prendre soin du bébé, c’est aux familles. Nous, on soutient les familles, les femmes et les parents pour que, justement, ils soient à l’aise avec leur bébé. Donc on peut aimer les bébés, mais ce n’est pas pour autant qu’on va les pouponner.

MARIANNE : Il n’y a pas que ça.

MELYSSA : Non, il n’y a pas que ça.

MARIANNE : Alors, avant de parler du quotidien, du métier de sage-femme, j’ai envie de prendre un peu de hauteur et de voir les chiffres. En Belgique, il y a eu 108.000 naissances en 2025, ce qui est assez peu, parce que la natalité est en baisse. Et combien y a-t-il de sages-femmes pour accompagner toutes ces naissances ?

MELYSSA : En tout, il y a à peu près 8.400 sages-femmes actives   parce qu’il y en a bien plus qui sont inscrites dans les registres, mais qui travaillent de manière active : à l’hôpital, à domicile, en suivi global à domicile ou en maison de naissance. Donc 8.400, dont à peu près un tiers en francophonie.

MARIANNE : Et c’est un métier qui a fort évolué avec les années. C’est aussi un savoir qui se transmettait avant plutôt de mère en fille, un peu le matrimoine, quelque chose qu’on se passait dans la famille. Et aujourd’hui, ce n’est plus du tout la même chose : c’est un métier beaucoup plus professionnalisé.

MELYSSA : Oui. Avant, c’étaient des apprenties qui suivaient des sages-femmes de manière plus artisanale, j’ai envie de dire ; c’était vraiment de la pratique traditionnelle. Et puis, cela fait bien plus que cent ans maintenant que le métier de sage-femme existe en Belgique et s’est professionnalisé ; il y a des études pour ça. Donc c’est un métier à part entière, bien plus que juste être présente aux naissances.

MARIANNE : Est-ce qu’on peut dire que c’est un métier médical ?

MELYSSA : Ah oui, tout à fait. Les sages-femmes font partie des métiers médicaux, au même titre que les médecins et les dentistes. On n’est pas du tout paramédical, et ça, c’est quelque chose que la plupart des gens ne savent pas.

MARIANNE : Et donc, elles peuvent prescrire. C’est quelque chose dont on avait parlé en préparant ce podcast, et qui n’est pas encore assez connu ?

MELYSSA : Non, exactement. Les sages-femmes peuvent prescrire certains médicaments. Elles peuvent aussi prescrire tous les examens médicaux : les prises de sang, les échographies, une radiopelvimétrie… On peut aussi faire des arrêts de travail si c’est nécessaire. Donc, effectivement, c’est au-delà de ce que la plupart des gens imaginent de notre métier.

MARIANNE : Et justement, quand on dit “au-delà”, c’est aussi un métier qui commence avant l’accouchement. On pense souvent à l’accouchement, à la sage-femme qui est là à ce moment-là, à la naissance, mais il y a aussi tout le travail avant et tout le travail après ?

MELYSSA : Dans les suivis globaux, on intervient souvent depuis la préconception jusqu’à toute la grossesse, avec toutes les consultations prénatales, toute la préparation à la naissance, l’accouchement   si jamais elle accouche avec nous, mais ça peut être à l’hôpital si elle a choisi d’y accoucher   et tout le suivi post-partum, qui peut aller jusqu’au premier anniversaire du bébé.

MARIANNE : Et on parlait de préconception, justement. Ça veut dire que vous êtes aussi présents dans des moments avant même que la femme tombe enceinte ?

MELYSSA : Oui. Quand les futurs parents, les couples, ont un souhait d’avoir une grossesse, parfois ils viennent faire un premier rendez-vous. Ce n’est pas encore très connu dans notre pays, mais venir faire un bilan, discuter, parfois implémenter déjà des habitudes, des changements de vie avant l’arrivée potentielle d’une grossesse… franchir le pas et venir déjà chez une sage-femme, ça donne vraiment des pistes pour être en bonne santé   le futur père comme la future mère. Parce qu’on pense toujours aux mamans, mais le papa a une grosse implication aussi là-dedans. Et ça permet de faire en sorte que cette grossesse arrive dans une situation où tout le monde va bien et est en santé.

MARIANNE : Et on dit justement “tout le monde est en santé”. Est-ce que la grossesse, ce n’est pas aussi un moment où on réfléchit à sa manière de manger ? Parfois, on pense à arrêter de fumer… Est-ce que ce sont des moments où on essaie finalement d’ancrer de nouvelles habitudes ?

MELYSSA : Clairement. Et c’est pour ça que, déjà en préconception, quand ils viennent, on essaie de discuter de tout ça. Mais pendant la grossesse, c’est vraiment un moment de grands bouleversements   un gros chamboulement psychique et physique pour les femmes notamment, mais c’est aussi un moment où on a envie de faire au mieux pour son bébé à naître. On va donc pouvoir implémenter de grands changements. Au niveau de l’alimentation notamment, on aborde beaucoup cette question avec les futurs parents. Le tabac, oui, mais aussi toute autre addiction qu’il peut y avoir, qui va pouvoir changer au fur et à mesure de la grossesse. Parce qu’à nouveau, on a envie que ce soit sain quand le bébé va arriver, on a envie d’implémenter de nouvelles habitudes. Je dis souvent que, quand on veut changer ces habitudes-là pendant un temps aussi long   parce que neuf mois, c’est court et long à la fois   après, beaucoup de gens vont me dire… Le petit déjeuner, par exemple, c’est une des premières choses qu’on aborde quand on parle d’alimentation, parce que dans notre société, très souvent, on consomme des petits déjeuners très sucrés. Et pendant la grossesse, ce n’est pas vraiment conseillé ; on dit plutôt qu’il faut augmenter la part de protéines. Donc on parle beaucoup des petits déjeuners plutôt protéinés.

MARIANNE : Alors, au début, c’est compliqué ?

MELYSSA : Oui, au début, on rencontre beaucoup de résistance, ce n’est pas toujours évident. Mais quand elles commencent, elles se rendent compte du bénéfice. Puis le compagnon ou la compagne s’y met aussi et se rend compte des bénéfices. Et au fur et à mesure, quand on les revoit plus tard, peut-être même pour un deuxième bébé, elles disent : ah oui, maintenant, je ne consomme plus du tout de produits sucrés le matin.

MARIANNE : C’est un peu des nouvelles habitudes qui démarrent avec une obligation, parce qu’on est enceinte. Et puis finalement, elles se transmettent aux autres membres de la famille, puis au bébé, de génération en génération, c’est ça ?

MELYSSA : Exact. Quand on parle d’alimentation, souvent, ils me disent : ouais, je me rends compte, moi, je ne mange pas très bien. Et je leur dis : alors pose-toi la question   plus tard, quand ton enfant sera à table avec toi, qu’est-ce que tu veux qu’il mange ? Est-ce que tu veux que ton exemple, ce soit ça, ou est-ce que tu veux qu’on change les choses ?

MARIANNE : C’est une manière d’être une meilleure version de soi-même. C’est de la prévention ?

MELYSSA : C’est comme le soda à table pendant les repas, ce genre de choses. Donc oui, c’est de la prévention, mais aussi pour la santé du bébé à venir, et pour la santé de l’enfant qu’il va devenir.

MARIANNE : Alors, j’ai aussi envie de parler des séjours à l’hôpital. Ils ont été fortement raccourcis ces dernières années   c’est donc quarante-huit heures à l’hôpital. Est-ce que vous n’avez pas aussi, dans le suivi après l’accouchement, des familles qui restent finalement un peu sans réponse, parce que le séjour à l’hôpital s’est passé très vite et qu’elles arrivent dans le suivi post-partum avec un petit manque de réponses ?

MELYSSA : C’est vrai que quand on n’a pas eu l’occasion de préparer ça en amont   donc d’avoir rencontré une sage-femme avant la naissance et d’avoir eu un peu de préparation, notamment sur le post-partum   ça va être un peu compliqué. Parce qu’à l’hôpital, on va donner les mêmes informations qu’on donnait avant en trois ou quatre jours, mais en deux jours très condensés. Et si, en plus, on a eu différents sons de cloche, différentes personnes venues avec des conseils différents, les parents sont parfois un peu perdus. Donc en post-partum, la sage-femme qui vient va redevenir la figure de référence : elle va pouvoir donner les informations, rassurer, mais aussi redonner leur place aux parents dans ce que c’est qu’être les parents de ce bébé-là. Parce que, parfois, on les dépossède un peu de leurs compétences de parents : on a l’habitude de devoir dire “on fait comme ça, il faut penser à ça”, mais c’est parce qu’on est dans quelque chose où on doit vérifier, s’assurer que tout est OK. Alors que quand ils retournent chez eux, il n’y a plus toutes ces vérifications quotidiennes, il n’y a plus tous ces moments avec la sage-femme qui revient et qui demande : est-ce que le bébé a bien bu ? Est-ce qu’il a fait pipi, caca ? Donc, moi, j’aime bien leur rappeler que, quand ils rentrent, souvent, ils notent tout. Ils ont un cahier, ou des applications sur lesquelles ils notent tout…

MARIANNE : “J’ai donné à manger à telle heure, il a fait caca à telle heure…”

MELYSSA : “Il a bu à tel sein, autant de minutes”… Et moi, j’aime bien leur rappeler que, maintenant, on est à la maison, qu’ils sont les experts, et que s’ils ont des questions, ils peuvent revenir vers moi, mais que surtout, il faut qu’ils reprennent confiance en la manière dont ils ressentent leur bébé. Leur rappeler que ce sont eux les meilleurs experts de leur bébé. Leur dire : tu ne dois pas vérifier sa température à chaque fois maintenant. Comment est-ce que tu le sens ? Si tu es inquiète, tu peux la prendre deux fois par jour si tu veux, mais ne la prends plus à chaque change, par exemple. Et surtout, apprends à te faire confiance. Confiance dans ton ressenti, dans la manière dont tu sens ton bébé quand tu le touches, mais aussi quand tu l’observes. Parce que c’est comme ça qu’on leur donne le plus de confiance possible. On a tellement eu l’habitude, finalement, de leur dire quoi faire, comment faire, qu’on les dépossède de quelque chose, et du coup, ils ne sont plus du tout en confiance dans leur ressenti. Et alors, par exemple, on a beaucoup de consultations aux urgences parce que les parents ne savent pas si c’est normal ou pas. Ils sont démunis, ils ont beaucoup de questions et ils ne se font plus confiance.

MARIANNE : Et ce suivi post-partum, c’est un peu récent qu’il soit plus institutionnalisé. Est-ce que c’est devenu vraiment systématique maintenant ? Est-ce qu’on prépare aussi le suivi post-partum avant la naissance ?

MELYSSA : L’idéal, ce serait que ce soit comme ça. Mais encore cette semaine, j’ai été appelée pour des patientes que je ne connais pas ; je vais à domicile chez des gens que je ne connais pas non plus. Et je pense que ce n’est pas si évident pour ces familles, parce qu’on entre quand même dans leur intimité. On est là dans les tout premiers jours du post-partum : la femme a des pertes de sang, elle a les seins gonflés…

MARIANNE : Elle n’est pas dans ses meilleurs jours, parfois ?

MELYSSA : Non, elle n’est pas dans ses meilleurs jours, les hormones chutent… c’est quand même difficile. Et alors, accueillir une totale étrangère chez soi pour parler de quelque chose d’assez intime   quand je lui demande ses pertes, comment elle se sent au niveau du périnée, ou de me montrer ses seins pour l’allaitement   ce n’est pas rien. Donc si on peut le préparer à l’avance, c’est quand même beaucoup mieux. Mais il y a encore des hôpitaux qui ne préparent pas ça, en tout cas qui ne disent pas aux patientes d’avoir une sage-femme avant. Si on le fait avant, ça a vraiment beaucoup plus de sens, parce qu’on aura eu l’opportunité de faire connaissance, de voir ce qui est le plus important pour eux, quelle est leur histoire aussi. Parce que, dans l’accompagnement, c’est bien de vérifier l’allaitement, les pertes, etc., mais il y a tout l’accompagnement autour : ce que ces gens ont vécu avant. J’aime bien savoir comment ils ont vécu l’accouchement, le premier jour à la maternité… Ça change quand même beaucoup de choses.

MARIANNE : Et justement, quand on parle de cet accompagnement, il y a aussi le volet information   on parlait de prévention   et le volet accompagnement social. Est-ce que ce sont aussi des situations où vous devez vraiment faire de l’accompagnement social et de l’information ? Je pense par exemple à tout ce qui est remboursements, avantages de la mutualité, ce genre de choses. Est-ce que vous informez les femmes et les familles ?

MELYSSA : Alors, plus en prénatal, j’avoue. Si je connais les gens en prénatal, ça va être plus facile   même si ça peut arriver aussi en postnatal, mais c’est parfois moins courant. Dans ce qu’on pose comme questions, il y a : dans quelle mutuelle êtes-vous ? Est-ce que vous avez une assurance complémentaire ? Et on leur dit : renseignez-vous sur vos droits et sur ce que votre mutuelle ou votre assurance vous offre. Parce que, en fonction de là où ils sont, ils vont avoir certains avantages. Je pense notamment à des femmes indépendantes : certaines assurances, certaines mutuelles offrent des chèques, des titres-services, pour qu’elles aient un soutien en post-partum. Donc l’accompagnement, c’est parfois au niveau de ce à quoi ils peuvent avoir droit. Mais c’est aussi, dans des situations sociales un peu plus difficiles, voir ce qu’il y a autour de ces familles, comment on peut travailler en collaboration   je pense notamment à l’ONE, mais aussi avec le médecin traitant ou le gynécologue. Être en relation pour pouvoir accompagner au mieux ces patientes, ces familles, parce que parfois, ça passe sous les radars, et c’est après qu’on se rend compte qu’il y a des difficultés. La sage-femme doit avoir des antennes, pas seulement sur l’allaitement, mais aussi sur la santé globale de la famille, au sens très large.

MARIANNE : Très large.

MELYSSA : Oui.

MARIANNE : Et comment se passe justement cette collaboration avec les autres prestataires de soins ? Vous êtes en contact régulier avec le gynécologue qui suit la famille   je dis la famille, mais c’est la femme, dans ce cas-ci ?

MELYSSA : Eh bien, pas tant que ça.

MARIANNE : Non ?

MELYSSA : On aimerait bien que ce soit plus facile de collaborer avec les soignants. Très souvent, par exemple, si c’est une patiente que je ne connais pas, c’est la sage-femme du service qui la prend en charge ce jour-là qui va m’appeler. Elle va me raconter la naissance, et s’il y a une situation particulière déjà détectée, elle va m’en parler aussi. Mais je ne vais pas forcément avoir de contact avec son gynécologue. Donc il y a quand même une coupure entre le médecin et la sage-femme. Même si, dans nos accompagnements globaux, je vois que plus ça va, plus on arrive à collaborer, à discuter, notamment si on a des questionnements ou si on a besoin d’aller plus loin. On arrive un peu plus à collaborer, mais ce n’est pas si facile que ça.

MARIANNE : Est-ce que ce n’est pas aussi une question d’ancrage dans la pratique, dans un réseau de praticiens ?

MELYSSA : Oui, ça, c’est clair. Là où nous, on pratique   notre maison de naissance est à Feluy   dans les hôpitaux autour, avec lesquels on collabore le plus souvent, on arrive beaucoup plus à se faire entendre, à avoir un lien de confiance et à pouvoir discuter clairement des situations. Alors qu’à distance, c’est parfois plus difficile, parce qu’il y a une méconnaissance, et parfois une méfiance : oui, la sage-femme, comment est-ce qu’elle travaille ? Et je pense que c’est vrai aussi en post-partum. J’ai encore une collègue qui me disait, il y a quelques jours, qu’elle avait été voir une patiente à l’hôpital parce que cette patiente le lui avait demandé. Il n’y avait pas d’histoire de facturation ni quoi que ce soit, c’était juste sa patiente qui lui avait demandé de venir. Et la sage-femme sur place l’a très mal pris, en disant : moi, je ne viens pas à domicile voir comment tu travailles, pourquoi es-tu ici ? Et ma collègue a répondu : mais je ne suis pas là pour regarder comment tu travailles, je suis là pour ma patiente.

MARIANNE : Ce n’est pas mal.

MELYSSA : Voilà.

MARIANNE : Et quand on parlait de méconnaissance, est-ce que tu peux nous en dire l’une ou l’autre, des méconnaissances sur le métier ?

MELYSSA : Eh bien, notamment, dans l’image globale de la sage-femme dans notre pays actuellement, on pense encore que la sage-femme, c’est comme l’assistante du médecin. On la voit très fort autour de la naissance, mais pas avant, pas après. Et il y a encore des gens qui pensent que ce sont des infirmières qui sont dans les services de maternité ou en salle de naissance. Donc même les sages-femmes, en tant que telles, ne sont pas vraiment reconnues ; on ne connaît pas très bien leur travail. Et clairement, dans tout ce qui est accompagnement extrahospitalier, là, je crois qu’il y a beaucoup de gens qui tombent de leur chaise quand je dis que je fais des accouchements extrahospitaliers, que j’accompagne les naissances à domicile ou en maison de naissance. Ils me disent : mais on peut faire ça ? Ce n’est pas illégal d’accoucher en maison de naissance ? On a le droit ? Ce n’est pas dangereux ? Donc il y a beaucoup de choses à déconstruire autour de ça.

MARIANNE : C’est pour ça, notamment, que dans votre maison de naissance, vous avez aussi créé un podcast   avec plus de trois cents épisodes déjà.

MELYSSA : Oui, avec plus de trois cents épisodes. On a atteint les 100.000 écoutes il y a quelques jours. C’est vraiment un outil qu’on a créé pour démystifier un peu toutes les peurs qu’il y a autour de l’accouchement extrahospitalier, parce que c’est encore beaucoup véhiculé. Alors que dans la réalité   que ce soit à domicile, en maison de naissance, en gîte intra-hospitalier, en plateau technique (donc là où les sages-femmes travaillent en autonomie), mais aussi à l’hôpital, parce qu’il y a des sages-femmes dans les services hospitaliers qui sont là tout le long du travail et qui font les accouchements selon les hôpitaux   les sages-femmes sont très portées sur la sécurité. On pense parfois qu’en dehors de l’hôpital, on est moins en sécurité, alors qu’en fait, il y a une très grande rigueur. On ne joue pas avec la vie des gens. On est vraiment dans la rigueur, avec un vrai côté médical et sécuritaire. On ne prend pas de décision à la légère.

MARIANNE : Avec le nouveau-né comme avec la mère.

MELYSSA : Exactement. Quand le bébé est encore dans le ventre, on les regarde tous les deux. Une fois qu’il est à l’extérieur, on continue de les regarder tous les deux, tous les jours. Et je dirais même que ça va plus loin, parce qu’on va aussi prendre en charge l’accompagnant, le coparent, qui fait aussi partie de l’histoire. Ça, c’est très important.

MARIANNE : J’avais lu une anecdote assez sympa sur la reconnaissance du métier. Je voyais que, dans l’Égypte antique, les sages-femmes, c’était un peu l’élite médicale. Puis après, on passe au Moyen Âge, et là, on a des sages-femmes accusées de sorcellerie, parce que leur savoir est vraiment trop puissant, ça fait un peu peur. Et donc maintenant, est-ce qu’on est entre les deux ?

MELYSSA : Je dirais qu’on est parfois encore entre les deux, parce qu’il y a encore des moments où ce n’est pas évident. Mais je pense que ça va changer. D’abord, parce que de plus en plus de familles veulent revenir vers la naissance physiologique, et il n’y a rien à faire : les expertes de la physiologie, ce sont les sages-femmes. Où qu’elles pratiquent, les sages-femmes sont les expertes de la physiologie. Après, elles sont plus ou moins à l’aise avec ça : quand on est à l’hôpital et qu’on accompagne des naissances plus médicalisées, peut-être qu’au fur et à mesure, on perd un peu ça. Mais les collègues qui travaillent à l’hôpital disent parfois : elle, elle est beaucoup plus “pro-physio”, donc si une femme vient avec un projet physiologique, c’est souvent elle qui va l’accompagner. Je pense qu’on a besoin, parfois, de remettre du sens et de l’humain dans les accompagnements. Et les sages-femmes prennent le temps. Un accompagnement de sage-femme, une consultation prénatale, ce n’est pas quinze minutes.

MARIANNE : Il y a deux patients, aussi.

MELYSSA : Oui, c’est ça. Vérifier que la maman et le bébé vont bien, c’est assez rapide : une consultation juste pour ça, quinze, vingt minutes maximum. Prescrire des médicaments, prendre la tension, vérifier le poids, la hauteur utérine, écouter le bébé… c’est assez rapide. Mais tout le reste, tout ce qui est autour, c’est ce qui fait la différence avec le suivi sage-femme. Les sages-femmes vont accompagner beaucoup plus loin, de manière beaucoup plus globale.

MARIANNE : C’est là que tu vois le défi du métier dans les prochaines années ?

MELYSSA : Oui, je pense qu’il faut vraiment qu’on reconnaisse cette spécificité et, surtout, qu’on revalorise notre métier. Parce que, pour l’instant, il ne faut pas se mentir : les tarifs INAMI qui sont décidés ne permettent clairement pas aux sages-femmes de vivre de leur métier. On considère par exemple qu’une consultation médicale d’une sage-femme pendant une heure, c’est trente-trois euros. Qui vit encore avec trente-trois euros bruts de l’heure ? Personne, en fait. Donc c’est important de se rendre compte qu’on a besoin de revaloriser ça, et surtout de faire reconnaître cette expertise, cette spécificité, cette qualité de soins. Je pense que tout le monde y gagnera   les sages-femmes, mais aussi tout le corps médical, qui pourra dire : vous pouvez aller voir votre sage-femme, elle va vraiment prendre soin de vous, ça va être global. Même si on est suivi par un gynécologue, ce n’est pas l’un ou l’autre : on peut avoir un gynécologue et une sage-femme. Et si on était mieux reconnues dans notre posture de sage-femme autonome, ça permettrait qu’on collabore beaucoup plus facilement, qu’on arrête de nous voir un peu comme des sorcières de temps en temps. Ça dépend des praticiens, mais parfois, il arrive encore qu’on décrédibilise notre parole ou notre manière de travailler, ce qui n’est pas correct. Moi, je ne décrédibilise pas ce que décide un médecin : en général, je discute avec les parents et je leur explique pourquoi cette décision est prise.

MARIANNE : Tout à fait.

MELYSSA : Mais je ne vais pas décrédibiliser un médecin. J’aimerais que, dans l’autre sens, ce soit la même chose. Ce serait vraiment extraordinaire.

MARIANNE : C’est ton souhait pour les prochaines années, on l’entend bien. Et alors, j’ai une autre question pour toi. Toi, tu es maman de cinq enfants, si je ne me trompe pas ? Donc la maternité, ça te connaît, dans tous les sens du terme, que ce soit pour toi ou pour les femmes et les familles que tu accompagnes. Quelle est ta plus grande satisfaction dans ce métier ? Qu’est-ce qui te rend le plus fière ?

MELYSSA : Pour moi, c’est vraiment prendre soin des familles. C’est être là depuis le tout début, c’est vraiment cet accompagnement global. Et moi, j’ai la chance de pratiquer en autonomie. Ce qui me touche énormément, ce sont ces familles qu’on accompagne au long cours. Il y a quelques jours, une famille a accueilli son quatrième bébé avec nous. Et c’est de voir ces familles s’agrandir, de voir la joie qu’elles ont de nous annoncer qu’un nouveau bébé s’en vient… Ils m’ont envoyé une photo de l’échographie le jour de Noël, comme si c’était un cadeau pour moi.

MARIANNE : C’est chouette. Et c’était un cadeau ?

MELYSSA : C’était un cadeau, évidemment. Je leur ai d’ailleurs dit : oh, quel cadeau ! C’est de voir combien les choses évoluent, comment les familles grandissent, de voir les enfants grandir, les voir accueillir un nouveau bébé… On est tellement chanceuses, en fait, d’être là dans ces moments qui sont…

MARIANNE : Intimes.

MELYSSA : Intimes, intenses, beaux, et où on voit cette part des couples qui sont dans une si grande connexion, une grande vulnérabilité aussi. On est vraiment très chanceuses d’être là dans ces moments-là.

MARIANNE : Et alors, sans vouloir plomber l’ambiance   parce que là, c’est vrai que c’est très beau   ce n’est pas toujours rose non plus ?

MELYSSA : Non, effectivement. C’est vrai que, dans le métier de sage-femme, on n’y pense pas souvent, mais on est aussi présentes dans les arrêts de grossesse, parfois dans les interruptions médicales de grossesse. On peut faire appel à une sage-femme si on fait un arrêt de grossesse, mais aussi si on décide d’arrêter une grossesse. Et ça, peu de gens le savent : on a droit aussi à la visite de la sage-femme dans des situations où on a dû arrêter la grossesse, ou bien où elle s’est arrêtée d’elle-même…

MARIANNE : Pour toutes les conséquences liées au post-grossesse, qui sont toujours là.

MELYSSA : Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de bébé qu’on n’a pas le droit à une sage-femme. “Sage-femme”, ça veut dire la personne qui connaît la science des femmes. Nous, on accompagne les femmes dans toute cette diversité de situations. Et je pense qu’on a vraiment besoin de soutenir les femmes dans ces situations-là, parce que très souvent, notre société nous dit de ne pas le dire, de ne pas en parler. Alors qu’en fait, elles ont besoin d’énormément de soutien.

MARIANNE : Est-ce que tu as un message que tu aurais envie de passer aux parents qui nous écoutent, et aux médecins ou autres prestataires de soins qui nous écoutent ?

MELYSSA : Pour les parents, je leur dirais vraiment : informez-vous, et prenez contact avec une sage-femme proche de chez vous. Et changez si jamais ça ne va pas, c’est comme tout. Je dis souvent qu’on ne répond pas aux besoins de tout le monde.

MARIANNE : Le bon prestataire de soins pour la bonne personne.

MELYSSA : Exact. On n’est lié avec personne, et ils ont le libre choix de changer et d’aller voir quelqu’un d’autre. Ce n’est pas parce qu’ils ont vu une personne qu’ils sont obligés de continuer avec celle-là. C’est important de s’écouter et de s’entendre   c’est vrai pour le prestataire que je choisis, et c’est vrai pour tout ce que je ressens, notamment dans ma parentalité, dans tous les questionnements que je peux avoir. Revenir au cœur, se dire : est-ce que ça va, ou est-ce que ça ne va pas ? Ça, c’est important. Que les parents reprennent possession de ça.

MARIANNE : Et pour les collègues ?

MELYSSA : Pour les collègues, les sages-femmes, les médecins, le monde médical… ce que je souhaiterais, c’est qu’on soit beaucoup plus reconnues, que les sages-femmes aient une réelle place dans tout ce tableau de la périnatalité, au niveau de notre pays, et qu’on reconnaisse réellement tous les bénéfices du suivi sage-femme global, mais aussi la spécificité   puisque moi, c’est comme ça que je pratique, les accouchements extrahospitaliers. J’aimerais vraiment que ce soit reconnu comme un choix tout à fait valable et correct, que ça fasse partie des choses dont on parle dès le début, en disant : voilà, vous êtes enceinte, qu’est-ce que vous avez envie de faire ? Vous voulez accoucher à l’hôpital avec votre gynécologue ? Vous voulez être suivie à l’hôpital et puis accoucher peut-être avec une sage-femme ? Vous voulez un plateau technique ? Vous voulez accoucher en gîte de naissance, en maison de naissance, à domicile ? En fonction, j’ai des noms, j’ai des choses à vous transmettre. Parce qu’on dirait parfois que c’est un peu mis sous le tapis.

MARIANNE : Ah oui, moi, je connais des gens qui peuvent t’accompagner… 

MELYSSA : Mais ça ne devrait plus être comme ça. Et puis, qu’on puisse revaloriser aussi la reconnaissance, pour que les patientes puissent être mieux prises en charge. Parce qu’aujourd’hui, un accouchement extrahospitalier, ça coûte moins cher qu’à l’hôpital, mais dans les faits, ça coûte plus cher aux gens, parce que ce n’est jamais pris en charge de la même manière par les mutuelles et par les assurances. Donc ça, c’est quelque chose qu’on peut encore faire bouger : dire que c’est valable, et que ça devrait être aussi bien pris en charge que quand on est à l’hôpital.

MARIANNE : Ok, eh bien merci, Melyssa Chambard. C’est là-dessus qu’on va clôturer. Merci pour ce bel échange. Je suis sûre que ça va peut-être faire naître encore des vocations de sages-femmes parmi les gens qui nous auront écoutés. Et merci aussi à vous, nos auditeurs. Merci d’être plus nombreux à nous suivre. Et si vous voulez découvrir d’autres épisodes de Discutons Santé, le podcast des Mutualités Libres, rendez-vous sur mloz.be. À bientôt.